Emanuel Licha

Une expérience fugace avec l'androgyne-binoculaire

 

par Orlando Britto Jinorio

 

 

La veille au soir, j'avais eu l'occasion de partager la table de l'artiste Emanuel Licha et, comme toujours lors d'une première rencontre, nous avons échangé sur nos lieux d'origine et de résidence, sur notre travail respectif et nos projets. Au fil de la conversation il m'a appris qu'entre autres choses, il pratiquait l'art de la performance et que le lendemain, lors de la soirée d'inauguration de la Biennale de Montréal 2000, il allait donner une performance sur place.

L'étape heureuse de la soirée d'inauguration se déroulait et ma curiosité de visiteur, couvrant ce genre de manifestation pour la première fois à Montréal, se nourrissait de l'observation des allées et venues, flot continu des centaines de personnes qui transitaient par le hall d'entrée vers les couloirs menant aux différentes sections de la Biennale. (…) Tout en déambulant, je découvre un groupe de personnes qui se pressent pour regarder par une fenêtre vitrée qui donne sur un intérieur. Je m'approche de la fenêtre-vitrine et observe un espace éclairé en rouge dans lequel on aperçoit un curieux personnage. Une première expérience étrange me donnait l'impression d'être devant une vitrine érotique comme il y en a des milliers dans les grandes métropoles du monde entier, là où les hommes et les femmes offrent leur corps en marchandise. En me rapprochant encore, je vois que cet étrange personnage porte une énorme prothèse pendante dont l'extrêmité se divise en deux, transformant ainsi mon experience en quelque chose tenant du zoo ou du cirque, comme si j'avais vu l'homme-éléphant, association aucunement absurde devant la trompe-membre du personnage en question. Depuis l'intérieur de la pièce, l'étrange androgyne-bifocal m'invita à entrer. A ce moment, ma curiosité l'emporta sur ma timidité et acceptant son invitation, j'entrai.

Une fois à l'interieur et la porte refermée, je sentis un silence tendu qui ne fut rompu que par la voix chaude et aimable de cet être étrange qui saluait et invitait à s'asseoir. Tout comme lui, je savais et me sentais observé de l'extérieur, bien que je me sois immdiatement concentré sur la scène afin de ne perdre aucun détail de cette expérience. Comme je l'avais imaginé en voyant la prothèse, l'invitation avait un lien avec cet organe qu'il me demanda de placer devant mes yeux et de regarder à l'interieur. J'acquiescai, je voulais voir à travers cet organe. A partir de là, nous étions unis par cet étrange corps et je regardais au plus intime de son être. L'objet de désir de ma curiosité parcourait ces galeries tout en courbes, roses et ridées. Mon regard pénétra directement sa double prothèse - queue et uterus à la fois.

Sincèrement, je ressentis un certain trouble, calmé par le ton posé de ses questions. Que vois-tu ? Tu peux me le décrire ? Tu voudrais me montrer quelque chose d'intime ? Je dis non. Pourquoi ? Je suis timide. Immédiatement, je réalisai ma contradiction. Je lui avais dit que j'étais timide quand il m'avait demandé de faire comme lui et de lui montrer quelque chose d'intime et en même temps, je n'étais nullement intimidé de satisfaire ma curiosité, de m'asseoir près de ce personnage et de regarder à travers son étrange membre binoculaire.

" Le soir du vernissage de la biennale je portais un maillot en dentelle rouge qui se prolongeait au niveau du sexe en un long tube se divisant en deux pour se terminer par des oeilletons mous. Après avoir déambulé pendant un temps parmi le public, je me suis installé dans un local éclairé d' une lumière rouge et dont on pouvait voir l'intérieur depuis le couloir par une large vitrine. C'est depuis cette vitrine que je séduisais les passants, leur faisant signe de me rejoindre pour regarder dans les tubes. Je ne laissais entrer qu'une personne à la fois, et nous nous retrouvions ainsi seuls. Les gens restés dans le couloir s'amassaient devant la vitrine pour nous observer, mais notre dialogue leur restait inaudible. A la demande de mes " clients ", et lorsque notre échange devenait trop intime, je fermais les rideaux pour nous isoler tout à fait de l'extérieur et de ses regards indiscrets."

 

 

Orlando Britto Jinorio est critique d'art indépendant, et vit et travaille à Bibao, Espagne.

 

Ce texte a été publié dans le catalogue de la 2e biennale de Montréal, organisée à Montréal en septembre 2000.